La crise de la nullification 1832

La crise de la nullification est une crise entre les sections Nord et Sud sous la présidence d’Andrew Jackson en 1832-1833. Elle opposa le gouvernement fédéral et l’état de la Caroline du sud lorsque cet état a déclaré que les tarifs ou droits de douane imposés en 1818 et 1832 violaient la constitution et que, par conséquent, la Caroline du sud, état souverain, ne les appliqueraient pas.

Andrew Jackson est le 7e président des États-Unis. Élu en 1828 et réélu en 1832, il occupe une place significative dans l’histoire américaine, compte tenu de sa carrière politique et de sa carrière militaire. Sa présidence correspond au début de la Conquête vers l’Ouest américain, à l’arrivée des premiers chemins de fer et à une dynamique modification des institutions américaines. Le côté sombre de sa présidence cache la terrible Loi sur le déplacement des Indiens (1830) en vertu de laquelle les Amérindiens occupant les États du sud furent déportés à marche forcée vers les territoires fédéraux situés à l’ouest du fleuve Mississippi entre 1830 et 1850. Les chemins empruntés prirent collectivement le nom de Sentier des pleurs.

Jackson n’était pas au pouvoir depuis longtemps quand il dût choisir entre les droits des états et le gouvernement fédéral.

Andrew Jackson

Son vice-président est John Caldwell Calhoun, de la Caroline du sud qui avait été le vice-président de John Quincy Adams (1825-1829), avant de devenir celui de Jackson en 1829. Politicien de talent, il défendit durement les valeurs chères aux États sudistes. Sa défense énergique de l’esclavage et des droits des États sudistes le fait mal paraître aux yeux de la plupart des historiens. Il fut le plus grand théoricien des causes sudistes et son action politique a fortement inspiré les États sudistes dans leur décision de faire sécession.

John C. Calhoun/ par Mathew Brady, photographe (1824-1896)

L’effet cumulatif des guerres napoléoniennes en Europe (1803-1815) et surtout de la Guerre anglo-américaine de 1812 amena les dirigeants américains à accentuer leur indépendance économique.

La guerre qui dura de 1812 à 1815 aurait pu être désastreuse pour les deux pays. Elle ne le fut pas. L’Angleterre conserva le Canada et les Américains, privés de commerce extérieur par le blocus anglais de leur côte atlantique ,se mirent à fabriquer ce dont ils avaient besoin. Ils perfectionnèrent l’utilisation de pièces standardisées pour augmenter leur production. On doit l’invention de ce système de production en série à un certain Eli Whitney qui suggéra de confier à un ouvrier la fabrication d’un élément d’un ensemble selon des instructions très claires. Nous avons rencontré ce Whitney dans la section sur l’égreneuse à coton! Les Américains en profitèrent aussi pour restaurer et remettre en marche leurs vieilles usines. Le pays vivait presque dans l’euphorie car tout allait si bien durant cet après-guerre qu’on l’appelait l’Ère des Bons Sentiments (Era of Good feelings).

Mais cette belle expression cache une période de l’histoire américaine plus sombre parce qu’elle déboucha sur une tension et une division politique annonciatrice des années sombres de la Guerre de Sécession. En effet, elle vit les premières manifestations de l’opposition entre les droits des états et le pouvoir fédéral et du conflit entre esclavagistes et non-esclavagistes.

Le 5 décembre 1815, le président américain James Madison annonce au congrès une politique économique en sept points dont l’adoption d’un tarif à l’importation pour augmenter les revenus de l’état fédéral. Dès l’année suivante, le gouvernement fédéral adopte le Tarif de 1816 qui applique un taux croissant aux produits importés selon qu’ils ne sont pas produits aux États-Unis (surtout les objets de luxe), qu’ils proviennent de nouvelles industries américaines (clous et haches) ou qu’ils sont déjà produits aux États-Unis (par exemple verre et papier).

Durant les années 1820, le pays éprouve un ralentissement économique et la Caroline du sud, un état qui exporte des matières premières mais importe de produits finis, se trouve particulièrement frappé par des tarifs sans cesse augmentés, notamment en 1824 et encore davantage en 1826. Plusieurs politiciens de cette Caroline blâme le gouvernement fédéral pour la détérioration de la situation économique en raison surtout de sa politique tarifaire nationale essentiellement axée sur la promotion de l’industrie manufacturière, largement répandue dans la section Nord du pays au détriment de la section Sud, largement agraire.

La Loi sur le tarif de 1828 exaspère définitivement la Caroline du sud qui demande à John C. Calhoun, toujours vice-président des États-Unis, un rapport sur le nouveau tarif. Écrit en secret, ce long réquisitoire contre les nouveaux tarifs s’intitule « Exposition et protestation de la Caroline du sud ». Dans son rapport de novembre 1828, Calhoun soutenait non seulement qu’en vertu de la doctrine de la nullification, un État avait le droit d’annuler l’application des lois fédérales sur son territoire mais il contestait également la constitutionnalité de la taxation des importations qui n’aurait pas pour but exprès de générer des revenus mais plutôt de favoriser une industrie plutôt qu’une autre.

Invoquant ses différends irréductibles avec Andrew Jackson, Calhoun allait démissionner comme vice-président des États-Unis le 12 décembre 1832 pour devenir sénateur représentant la Caroline du sud au Congrès américain.

Élu en novembre 1832 mais intronisé le 4 mars suivant comme président, Andrew Jackson, ci-devant propriétaire d’esclave et défenseur des droits des états, hérite de cette crise. Mais il croit néanmoins que le premier devoir d’un président des États-Unis est d’appliquer les lois adoptées par le Congrès. Il ne permettra donc pas à un état de les contrecarrer. Il approuva dés le début de son mandat un allègement des tarifs douaniers en n’opposant pas de veto au Tarif de 1832, destiné à calmer les esprits.

Cependant, loin d’adoucir la révolte des politiciens de la Caroline du Sud, ce nouveau Tarif les emmena à convoquer une convention des élus de l’état qui adoptèrent le 24 novembre 1832, une Ordonnance de nullification, qui doit entrer en vigueur le 1er février suivant. Cette ordonnance comporte une menace très claire pour la république américaine:

Nous, peuple de Caroline du Sud… sommes déterminés à maintenir notre ordonnance et notre déclaration à tout prix, et déclarons en outre que nous ne nous soumettrons pas à l’application de la force, de la part du gouvernement fédéral, pour réduire cet État à l’obéissance ; mais que nous considérerons l’adoption, par le Congrès, de toute loi… pour contraindre l’État… comme incompatible avec le maintien prolongé de la Caroline du Sud dans l’Union.

Les gants sont donc jetés et d’une façon non-équivoque, présageant l’Ordonnance de Sécession adoptée par cet état en 1860!

Jackson n’est pas en reste et y va de sa propre proclamation:

La Constitution des États-Unis. . . forme un gouvernement, pas une ligue. . . . Le pouvoir d’annuler une loi des États-Unis, assumé par un État, [est] incompatible avec l’existence de l’Union, contredit expressément par la lettre de la Constitution, non autorisé par son esprit, incompatible avec tous les grands principes sur lesquels elle a été fondée, et destructeur du grand objet pour lequel elle a été formée.

Le dilemme est total et semble conduire au pire. C’est sans doute sans compter sur l’art des politiciens américains pour le compromis, comme celui de 1820 sur l’adhésion du Missouri à l’Union ou le Grand compromis de 1850 que nous verrons plus loin.

Jackson ne reste pas inactif: il obtient du Congrès l’adoption d’une loi réitérant l’imposition d’un tarif et affirmant la compétence fédérale de l’imposer, fut-ce par la force militaire! Parallèlement, il encourage la réduction par le Congrès des droits de douanes. Sous l’impulsion de Henry Clay, le Congrès approuve le Tarif de 1833 qui réduit les droits de douane, tendant une branche d’olivier à la Caroline du sud qui y trouva une satisfaction momentanée et s’y soumit.

Mais il faut voir dans ces années de profonde crise le fondement politique de la sécession des états du Sud du début des années 1860.

À suivre